Cela fait plus de 56 ans que les Hongrois se sont courageusement révolté contre les soviétiques, les combats qui suivirent firent plusieurs milliers de morts et plusieurs centaines de personnes furent executées par la suite. J'ai souvent ressenti une grande amertume de la part des Hongrois qui ont le sentiment d'avoir été abandonné par l'Ouest. Je comprend ce sentiment mais je ne pense que le monde aie détourné les yeux, même si les dirigeant ne sont pas intervenus pour des raisons stratégiques des millions de personnes ont soutenu les habitants de Budapest et du reste de la Hongrie. Le Times a par exemple décerné le titre de "Personnalité de l'année" aux révolutionnaires hongrois et des milliers de personnes ont quitté les partis communistes de France, d'Italie et de Grande Bretagne.

En réaction à l'insurrection hongroise de 1956, Camus a écrit un poème que je trouve poignant, le voici:

 

Le Sang des Hongrois

Je ne suis pas de ceux qui souhaitent que le peuple hongrois prenne à nouveau les armes dans une insurrection vouée à l’écrasement, sous les yeux d’une société interntionale qui ne lui ménagera ni applaudissements, ni larmes vertueuses, mais qui retournera ensuite à ses pantoufles comme font les sportifs de gradins, le dimanche soir, après un match de coupe.

Il y a déjà trop de morts dans le stade et nous ne pouvons être généreux que de notre propre sang. Le sang hongrois s’est relevé trop précieux à l’Europe et à la liberté pour que nous n’en soyons pas avares jusqu’à la moindre goutte.

Mais je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il peut y avoir un accommodement, même résigné, même provisoire, avec un régime de terreur qui a autant de droit à s’appeler socialiste que les bourreaux de l’Inquisition en avaient à s’appeler chrétiens.

Et, dans ce jour anniversaire de la liberté, je souhaite de toutes mes forces que la résistance muette du peuple hongrois se maintienne, se renforce, et répercutée par toutes les voix que nous pourrons lui donner, obtienne de l’opinion internationale unanime le boycott de ses oppresseurs.

Et si cette opinion est trop veule ou égoiste pour rendre justice à un peuple martyr, si nos voix aussi sont trop faibles, je souhaite que la résistance hongroise se maintienne encore jusqu’à ce que l’Etat contre-révolutionnaire s’ècroule partout à l’est sous le poids de ses mensonges et de ses contradictions.

La Hongrie vaincue et enchaînée a plus fait pour la liberté et la justice qu’aucun peuple depuis vingt ans. Mais, pour que cette leçon atteigne et persuade en Occident ceux qui se bouchaient les oreilles et les yeux, il a fallu et nous ne pourrons nous en consoler, que le peuple hongrois versât à flots un sang qui sèche delà dans les mémoires.

Dans la solitude où se trouve aujourd’hui l’Europe, nous n’avons qu’un moyen (dètre fideles à la Hongrie), et qui est de ne jamais trahir, chez nous et ailleurs, ce pour quoi les combattants hongrois sont morts, de ne jamais justifier, chez nous et ailleurs, fût-ce indirectement, ce qui les a tués.

Nous aurons bien du mal à être dignes de tant de sacrifices. Mais nous devons l’essayer, dans une Europe enfin unie, en oubliant nos querelles, en faisant justice de nos propres fautes, en multipliant nos créations et notre solidarité.

Notre fois est qu’il y a en marche dans le monde, parallèlement à la force de contrainte et de mort qui obscurcit l’histoire, une force de persuasion et de vie, un immense mouvement d’émancipation qui s’appelle la culture et qui se fait en même temps par la création libre et le travail libre.

Ces ouvriers et ces intellectuels hongrois, auprès desquels nous tenons aujourd’hui avec tant de chagrin impuissant, ont compris cela et nous l’ont fait mieux comprendre. C’est pourquoi si leur malheur est le nôtre, leur espoir nous appartient aussi. Malgré leur misère, leurs chaines, leur exil, ils nous ont laissé un royal héritage que nous avons à mériter: la liberté, qu’ils n’ont pas seulement choisie, mais qu’en un seul jour ils nous ont rendue !